Deux « gringas » dans les favelas

Karine et Laëtitia

Karine et Laëtitia

Portraits croisés de deux françaises à Rio de Janeiro, Karine et Laëtitia, qui ont toutes les deux investi dans des favelas, chacune à sa manière. Amies dans la vie, elles  s’entraident dans leurs projets. 

Gravir sous 35 degrés les centaines de marches pour accéder à la communauté de Pereira en découragerait plus d’un. C’est pourtant le quotidien de Karine. Enceinte de sept mois, cette française de 39 ans a de l’énergie à revendre. C’est ici, sur les hauteurs du quartier de Santa Teresa, qu’elle s’est lancée avec un ami, lui aussi issu de l’Hexagone, dans la création d’une ONG (Organisation Non Gouvernementale).

Les routes étant trop étroites pour laisser passer les voitures, il est commun de croiser ouvriers et habitants de la favela sacs de ciments, portes, poutres, briques et matelas à même le dos. L’endroit paraît vivre au rythme des chantiers. Chacun semble vouloir valoriser son bien, dont la plus grande richesse est certainement la vue : un panorama dégagé et exceptionnel sur la Zona Sul et le Pao de Azuçar.

La porte du siège de la future ONG de Karine s’ouvre sur une terrasse où s’affairent quatre ouvriers, habitants du quartier. Le potentiel du lieu est saisissant. Il faut peu de temps pour s’imaginer l’allure que prendra la structure une fois finie.

« On a fait rehausser la maison d’un étage. On a du partir de zéro, on a même plongé les fondations dans la roche sous la maison. Tout a pris plus de temps que prévu, mais c’est comme ça pour tout dans ce pays, il faut faire avec. »

Karine sait de quoi elle parle. Cela fait sept ans qu’elle vit au Brésil. Elle a déjà pu expérimenter la lenteur de certaines démarches administratives et a dû faire face à quelques embûches. D’ici six mois les travaux devraient être achevés. Quatre chambres seront alors louées, de préférence sur de longues durées. Les loyers serviront à couvrir les frais engagés dans les activités de l’ONG et à rembourser les investissements déjà effectués. Le but de la structure : revitaliser le quartier et faire office d’incubateur de projets pour les habitants de la favela. Un espace qu’elle souhaite à terme embellir avec les habitants de Pereira en donnant un autre aspect à la communauté.

« Nous souhaitons mettre en relation les habitants qui souhaitent développer leurs projets avec des personnes qui ont les compétences pour les y aider. Sensibiliser les habitants à l’importance de l’esthétique dans l’espace urbain sera aussi une manière d’améliorer l’estime qu’ils ont d’eux mêmes. »

« Mosaico », c’est le nom que devrait porter l’organisation. Un terme à l’image de l’ambition de ses fondateurs : être une véritable mosaïque d’idées et de projets. Au Brésil, et notamment à Rio, les habitants des favelas sont considérés par les classes aisées et le gouvernement comme inutiles, voire nuisibles. Créer une telle ONG est aussi un moyen de briser les clichés et de montrer un meilleur visage des favelas.

CONTRE LES IDÉES REÇUES

Cinq autres français ont investi dans la communauté de Pereira, favela qui fait la jonction entre les quartiers très prisés de Santa Teresa et de Laranjeiras. Avant leur arrivée, les habitants occupaient leurs maisons sans documents officiels. Depuis, devant l’intérêt porté par ces étrangers à la situation de cette communauté, la mairie a fourni des titres de propriété faisant par la même quadrupler le prix du foncier.

« Contrairement aux idées reçues, les habitants des favelas de Rio ne sont plus tous pauvres aujourd’hui. Ici je connais une famille qui gagne R$10.000 par mois. C’est un très bon salaire. Mais l’éducation ne suit pas : ils ne vont pas changer leur mode de vie. Ils dépensent leur argent en achetant des écrans plasma et sans modifier leurs mauvaises habitudes alimentaires. L’ONG vise à sensibiliser à une autre culture. Et en ce qui concerne la violence on en parle toujours mais ça ne reflète pas la réalité. Les choses se sont calmées dans la zone Sud de Rio depuis plus de trois ans. »

Tombée sous le charme de Santa Teresa dès son arrivée à Rio, Karine compte un autre projet immobilier dans le centre du quartier. Au fond d’une petite cours, Karine a acheté une maison, nichée entre celle d’une photographe et celle d’une famille carioca. Elle n’en a gardé que les murs pour en retravailler entièrement l’espace.

« Ici nous n’avons pas encore besoin de permis de construire, il faut seulement respecter les règles de bon voisinage et demander l’avis des voisins, comme ne pas construire devant les fenêtres des immeubles qui se situent plus haut par exemple. »

Ce lieu qui s’est également valorisé depuis un an, elle envisage de le louer ou d’y vivre une fois que les travaux seront achevés. Il faut dire que l’endroit est agréable à vivre. Ses rues sont composées de demeures anciennes coloniales colorées, de « botecos » animés et de petits châteaux, marque de l’aristocratie carioca qui peuplait jusque dans les années 70 ce centre culturel et intellectuel de Rio. Aujourd’hui, nombreux sont les européens et artistes qui y ont élu domicile. Un petit village qui baigne dans la forêt de Tijuca au milieu d’une grande métropole.

LA FAVELA DEVIENT CHIC

A une dizaine de kilomètres de Santa Teresa, dans la Zona Sul de Rio, après avoir longé les plages de Copacabana, Ipanema et Leblon, le taxi monte l’avenue Oscar Niemeyer, au pied du Morro Dois Iarmaos, en direction de Vidigal. Passé l’hôtel Sheraton et ses clôtures barbelés, les rues se font plus animées. Aux pieds de la favela, les motos-taxi attendent leur passager à monter.

Notre destination se situe au plus haut de la favela. Plus on monte plus les rues sont sinueuses, étroites et pentues. Le moteur du taxi chauffe et peine par moment à gravir les côtes que les vans et moto-taxis dévalent à toute bringue en klaxonnant pour avertir de leur présence. On comprend dès lors pourquoi peu de chauffeurs de taxi acceptent de monter à Vidigal.

Au sommet, l’atmosphère est semblable à Pereira. Tous les bâtiments sont en travaux. On retrouve Laëtitia qui vit dans une petite maison jaune avec une vue imprenable sur Rio et la plage d’Ipanema. Son appartement de trente mètres carrés tout confort a nécessité quatre mois de travaux, là où en France, elle en aurait eu pour un mois. Comme Karine auparavant, Laëtitia, à Paris, était en charge de retaper entièrement des appartements.

 « J’ai acheté cette maison il y a un an pour R$58.000 (environ 20.000€ à l’époque). Aujourd’hui je sais que je peux trouver des acheteurs pour plus de R$280.000 ! La vue est imprenable. La voisine du dessous, à qui j’ai racheté cet appartement met sa musique à fond, mais bon, c’est ça de vivre dans la favela ! »

Et ce panorama qui en ferait rêver plus d’un n’est pas prêt de disparaître. Le terrain situé au-dessous de son appartement a été jugé inconstructible. La crainte de voir un autre bâtiment lui obstruer la vue s’est donc rapidement envolée.

Mais son principal investissement ici à Vidigal, c’est une maison imposante de trois étages destiné à être un hôtel restaurant. Elle y effectue des travaux depuis huit mois maintenant. Situé à quelques mètres à vol d’oiseau de son habitation, il faut cependant suivre des ruelles qui se faufilent, qui montent et qui descendent avant d’arriver à destination. Trois chambres dont deux avec salles de bain privatives sont déjà sur pied ainsi qu’un cabinet de toilettes avec douche à l’italienne, là où la future buanderie sera installée. Le tout donne sur une large terrasse en ardoise qui bénéficie de la même vue que celle de son appartement.

Au dernier étage, le restaurant, qui sera indépendant de l’hôtel, prend petit à petit forme. Chaises, tables et fauteuils ont été repeints par un artiste local aux couleurs de Rio : tous les paysages et attractions de la ville y sont reproduits. Et toujours le même panorama derrière une baie vitrée qui mesure la longueur du bâtiment.

Laëtitia n’est pas la seule à avoir eu le flaire de s’installer sur les hauteurs de Vidigal. Elle pointe du doigt des terrains et des maisons dont seules les baies vitrées témoignent d’un certain confort.

« Là-haut c’est un hôtel cinq étoiles qui se construit. Ici, c’est le célèbre artiste contemporain brésilen Vik Muniz qui a acheté, et là-bas c’est Jorge Nasi, le propriétaire de la Favela Chic à Paris. »

L’atout principal des favelas est souvent leur situation et leur vue imprenable sur l’océan et la ville de Rio. Cela n’aurait pas été rendu possible sans des opérations de pacification menées par le gouvernement brésilien il y a trois ans dans les quartiers jugés sensibles de Rio, et la réalisation des travaux pour acheminer eau et électricité jusqu’en haut des quartiers. Ayant senti le bon filon, les cariocas qui y vivent en profitent :

« Je cherche à racheter l’appartement de ma voisine du dessous pour agrandir mon bien. Je lui en ai proposé R$50.000. Après réflexion, elle m’a fait une offre à R$150.000. Trois fois plus que le montant initial ! Les gens commencent à prendre conscience du potentiel du quartier. »

Laëtitia a le sens des affaires. Partie de Paris il y a deux ans, elle compte revendre ses biens d’ici trois ou quatre ans, quand le quartier aura pris de la valeur. Karine, quant à elle, commence à ressentir l’envie de rentrer en Europe. Comme on le dit ici, elle a les « saudade », un terme brésilien dont la traduction la plus juste serait « nostalgie ». Une fois l’ONG lancée, elle envisage, avec l’accord de son associé qui lui restera au Brésil, de développer sa visibilité et ses activités depuis la France.

Texte et photos :
Caroline Pothier et Grégory Salomonovitch

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3 réflexions sur “Deux « gringas » dans les favelas

  1. Français, j’ai habité à Vidigal. Le morro do Vidigal a longtemps été un repère d’artistes depuis « Nos do Morro », ONG brésilienne de la comunidade, qui a notamment révélé plusieurs acteurs reconnus aujourd’hui. Vidigal devient ce que Montmartre était il y a 20 ans.
    Mais, comme vous dites, il s’agirait de proposer un reportage sur le complexo do alemao, un ensemble de 13 favelas, plus au nord, loin d’être pacifiées.

  2. Ici en France on parle de la « bobo-isation » de quartiers populaires comme le 19e, mais après avoir lu votre article j’ai bien peur que les favelas deviennent un ghetto de riches à la Beverly hills… Loin de moi était cette idée quand j’avais vu ado la « Cité de Dieu » !

    • Ce sera sans aucun doute le cas pour les favelas situées sur les auteurs de Rio, dans le centre. La vue est tellement impressionnante et la municipalité a installé les égouts, l’eau courante et électricité. Ce qui favorise l’arrivée des investisseurs. Par contre pour les favelas situées plus loin dans la banlieue, elles ne sont pas près de se transformer en Beverly Hills…

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