Une nuit de pigeon en Couchsurfing

À force d’entendre de bonnes impressions sur le Couchsurfing nous avons décidé de vous raconter ce qui arrive aussi parfois en surfant de canapé en canapé.

Quitter les montagnes et les chercheurs de diamants du Minas Gerais pour atteindre les étendues de sable fin et les pêcheurs de crevettes de Bahia. Un périple d’une vingtaine d’heures avec pour destination finale : Arraial d’Ajuda.

Regarder à maintes reprises durant le trajet votre téléphone portable dans l’attente d’un signe de vie de l’hôte qui doit vous recevoir le soir. Lui avoir laissé pourtant quatre messages qui appelaient tous une réponse… Arriver malgré tout à 22h au point de rencontre prévu.

Essayer de joindre une énième fois cette âme charitable qui a accepté de vous ouvrir les portes de son humble demeure. Attendre une bonne heure dans une rue sombre et déserte, avec pour seul éclairage les néons d’une banque devant laquelle vous vous êtes réfugié.

La rencontre

Distinguer dans la pénombre une silhouette qui s’approche en gesticulant. Entendre des gloussements qui se transforment rapidement en cris hystériques avant de sentir une masse informe s’abattre sur vous : Gertruda*, 19 ans, la chevelure noire et épaisse, le visage rond, ne vous a finalement pas oublié !

Vous laisser abrutir par un flot de paroles dont vous comprenez trois mots sur dix. Y répondre avant de vous laisser aller à la facilité et tenter de communiquer dans votre anglais le plus parfait.

Sans succès. Gertruda, 19 ans, ne parle pas un pète de la langue de Shakespeare. Lui faire remarquer que vous aviez pourtant échangé en anglais lors de vos contacts par internet. Gertruda, 19 ans, vous avoue avoir utilisé « Google traduction ». Sans rancune, vous vouliez justement perfectionner votre portugais.

Vous laisser guider jusqu’à l’appartement situé en plein centre ville en échangeant les premières banalités. Gertruda, 19 ans, vous paraît fort sympathique, pleine d’entrain et de bonhomie.

Être averti pour la troisième fois que son studio est très petit mais que son cœur est immense.

Vous retrouver donc sans surprise dans la pièce de 10m2 -salle de bains comprise– que vous partagerez à trois, sans compter blattes et fourmis qui occupent également l’espace. Cela tombe bien, vous déplierez à même le sol votre sac de couchage pour cohabiter encore mieux avec ces charmants insectes.

Sortir « manger un bout » dans le centre. Être présenté comme « un ami français » à toutes les personnes rencontrées. Choisir entre une pizzeria, une pizzeria ou une pizzeria. Opter pour une pizza saucisse grasse, oignons, huile, fromage, huile, origan, huile. Aller faire une balade digestive dans les rues commerçantes d’Arraial d’Ajuda composées de vendeurs de strings de bain, bars, bijoutiers, restaurants, vendeurs de strings de bain, bars, bijoutiers, restaurants, etc. Marcher jusqu’à l’église. Commencer à perdre votre énergie, votre concentration et vos trois mots de portugais. Demander à rentrer afin de pouvoir vous étirer de tout votre long sur le sol bétonné qui vous servira de matelas.

Le coucher

Une fois le nid douillet retrouvé, Gertruda, 19 ans, vous propose de regarder un film. Avoir le choix entre Vin Diesel, Vin Diesel et Vin Diesel. Lui désigner le seul film convenable à vos yeux, à savoir « La Route ». Vous voir tendre avec un regard noir et rond « Fast & Furious 6 ».

Retarder cette rencontre avec l’une des perles du septième art en voulant prendre une douche. Pas d’eau chaude. Faire durer tout de même ce moment de solitude dans cet espace rudimentaire.

À votre sortie,  Gertruda, 19 ans, assise en tailleur sur son immense lit deux places qui occupe les trois quarts de la pièce, a changé d’expression. Elle vous fixe d’un regard encore plus noir et rond.

Sentir une odeur peu habituelle. Gertruda, 19 ans, vous propose alors de fumer de l’herbe. Décliner cette invitation à la débauche, tout naturellement.

Entendre la voix de Bob Marley retentir de son ordinateur rose. Entre deux taff sur son joint d’herbe pure, Gertruda, 19 ans, se laisse emporter par la mélodie du roi du reggae : « Oh yé ai no yé ai no naaaaaan ah wah ah ah ah ». Juger le spectacle ridicule. Penser que c’est sans doute votre différence d’âge qui crée ce décalage.

Gertruda, 19 ans, est soudain prise d’une crise de boulimie. La voir avaler la moitié d’une pizza qui a l’air de trôner sur sa gazinière depuis environ quatre jours. Sûrement l’effet de la drogue.

Faire comprendre à votre hôte que vous tombez de fatigue. Gertruda, 19 ans, compatit mais se tord tout à coup de douleur.

Vous préoccuper de son état. Lui demander si vous pouvez être utile à quelque chose afin d’abréger ses souffrances. L’entendre beugler « Furoncoles, furoncoles ! », que vous traduirez rapidement par « furoncles ». Remarquer en effet toutes les boules de pus qui parsèment ses deux jambes. L’entendre vous donner une explication toute scientifique : Gertruda, 19 ans, tient ça de son alimentation qui, visiblement, est tout sauf saine.

Vous allonger. Alors que votre hôte s’apprête à éteindre la lumière, elle se lève d’un bond et avale un piment. Juger la scène absurde. La voir quasi s’étouffer et se vider une bouteille d’eau sur le visage.

Vous sentir agacé par ces comportements de plus en plus étranges. Elle finit par se calmer et se couche.

Vous demander sérieusement ce que vous faîtes ici. Penser à 15.000 façons de vous carapater pendant la nuit et chercher des prétextes pour vous en aller dès le lendemain matin… Puis divaguer sur le concept qui vous a amené ici : le Couchsurfing. Dormir chez des inconnus, mais quelle drôle d’idée !

Vous demander alors si cette ogresse affalée sur son lit à jouer à présent au « solitaire » sur son ordinateur va vous étouffer pendant la nuit. Si vous sortirez vivant de son antre. Si vous retrouverez intactes vos affaires.

Le réveil

Le lendemain matin, Gertruda, 19 ans, gémit à nouveau de douleur. Son pied a triplé de volume. « Furoncoles, furoncoles ! », eh oui, ils n’ont pas disparu. Vous non plus d’ailleurs. Vous en réjouir ! Le nombre de fourmis a également triplé au cours de la nuit. Elles tapissent à présent le réfrigérateur.  Gertruda, 19 ans, vous demande une astuce de grand-mère pour les faire disparaître. Lui révéler que le citron agit comme un répulsif. La voir suivre instantanément vos précieux conseils et asperger frigo et sol du jus de cet agrume. Miam !

Vous diriger sur le chemin de la plage. Gertruda, 19 ans, finit par vous abandonner prétextant vouloir soigner son pied. Dissimuler votre joie à l’idée de vous débarrasser de cette hôte avec qui vous n’avez visiblement rien à partager.

Profiter à moitié de la plage de Mucugé, criblée de bars diffusant chacun une musique assourdissante, le long desquels vendeurs à la sauvette proposent brochettes de poissons, glaces et boucles d’oreilles en plumes. Savourer tout de même cet instant de solitude face au bleu turquoise de l’océan.

Le nouveau venu

Ne retrouver votre hôte qu’aux alentours de 19h, sur une place où se rassemblent tous les hippies et indiens du coin afin de vendre à des prix exorbitants colliers et grigris.

Voir avancer Gertruda, 19 ans, clopi-clopant.

L’informer que vous reprendrez votre route le lendemain, pour d’autres aventures ! Pas de réaction. Vous voir annoncer qu’une quatrième personne viendra partager votre spacieux 10m2 cette nuit, un« couchsurfer », comme vous ! Vous enchanter de la nouvelle, évitant ainsi de passer une soirée à regarder votre hôte dans le blanc des yeux.

Déchanter rapidement. Après avoir tenté à moultes reprises d’établir une communication avec « L’Américain », celui-ci daigne vous prêter attention.

Vous sentir seul. « L’Américain » et Gertruda, 19 ans, semblent, eux, s’entendre parfaitement.

« L’Américain » parle très bien portugais et son débit de parole ne semble pas limité.

« L’Américain » se prend en photo partout et se connecte toutes les heures sur Skype pour parler à sa dulcinée.

« L’Américain » a voyagé dans le monde entier et a la science infuse.

« L’Américain » arbore un petit sourire suffisant, dans toutes les situations.

« L’Américain » se fout ouvertement de vous, vous imitant quand vous avez le dos tourné.

Après trois bières et deux caïpirinhas, « L’Américain » avoue détester le système français, et par conséquent, les français.

Toutes ces démonstrations sous l’œil admiratif de Gertruda, 19 ans, qui en oublie de boiter.

Être pris d’un fou rire. Vous demander encore plus ce que vous faites là. Avoir envie que le jour se lève immédiatement afin de disparaître au plus vite de ce trou à rats.

Le départ

Au réveil, « L’Américain » et Gertruda, 19 ans, partent faire quelques courses pour le petit-déjeuner. Profiter de cette absence pour boucler vos bagages. Au retour, Gertruda, 19 ans, semble horrifiée. Elle n’avait pas percuté que vous partiez. Devoir vous justifier sur votre départ. Lui mentir en lui disant que ça n’a rien de personnel. « L’Américain » commente à sa sauce les arguments que vous avancez. La scène durera près d’une heure.

Décider de vous rendre, en stop, à environ 80 kilomètres de ce Cap d’Agde brésilien dans lequel vous ne vous sentez décidément pas à votre place. Vous faire escorter par « L’Américain » et Gertruda, 19 ans, jusqu’à l’embranchement qui vous permettra de disparaître. Les voir attendre avec vous, les entendre vous déconseiller ce moyen de transport. Dissimuler à peine votre agacement et les inviter à prendre congé.

Providence ou non, après avoir levé votre pouce trois minutes, un véhicule s’arrête. Fin du calvaire. Voir s’éloigner « L’Américain » et Gertruda, 19 ans, sans le moindre regret.

*Le prénom  a été changé par respect pour Paolla.

Illustration :
Ray Clid (voir son blog)

Texte :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

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9 réflexions sur “Une nuit de pigeon en Couchsurfing

  1. Ouais. Ce que ça souligne sur les dangers du profilage en ligne et de ce qu’on peut en faire, c’est pas mal. J’aime croire qu’on ne peut pas mentir à ce point sur soi-même, sur couchsurfing ou autres. Dans la mesure où des gens vont venir chez toi sur la foi de ce que tu écris, ils vont bien VOIR que tu as raconté n’importe quoi. A quoi ça sert? S’il y avait de l’argent à la clé, encore, je comprendrais le mécanisme, mais là…mais, eh eh, il y a de la naïveté de ma part sans aucun doute 😀

  2. J’ai un petit bouton sur la jambe droite. Dois-je avaler un piment?? En tout cas je meurs d’envie de ne pas rencontrer Gertruda. Félicitations pour cet article qui, en dépit des anecdotes horribles que vous racontez, est absolument fameux!!!

  3. Et l’Americain en question se balade avec son groupe de nouveaux copains Americains dans les rues de Caraiva dans l’espoir de trouver un bar qui diffuse autre chose que du forro. L’entendre ne faire aucun effort de Portugais avec le serveur, l’entendre se plaindre que la bouffe est degueulasse a voix haute croyant sans doute être avec les seuls anglophones de la région… puis l’entendre dire que toute les femmes ici doivent craquer sur lui car les femmes non Etats-Uniennes en pincent pour les Gringos de la puissante nation de « We the people ». Le voir se tourner vers moi, l’entendre prononcer le mot « faggot » à ses potos Ricains. Rire à ne plus en pouvoir car convaincus d’être devant un sketch. C’est pas grave, je lui en veux pas… du moins pas autant que la serveuse qui m’a confié après avoir craché dans sa Caipirinha.

    • Et croiser à nouveau l’Américain dans les rues de Salvador au milieu d’une foule en délire entraînée par le rythme des tambours… Maudits nous sommes! Comme quoi, repérages.info s’inspire de faits réels 🙂

  4. Vraiment pas de veine les cocos ! Il ne m’est jamais rien arrivé de tel (à part des portugais qui b*** porte ouverte quand je dormais dans la cuisine sur un fauteuil en osier – décidément ces portugais…) Ne désespérez pas du couchsurfing, des fois, c’est cool ! ^^

  5. La seule chose de positif dans cette histoire c’est la façon de la narrer !
    Je crois que ce cas là était une perle rare.
    Au passage bravo pour votre site, vous formez une bonne équipe !

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