Rogério Ferrari, photographe et militant

Des noms de photographes brésiliens, on ne retient souvent en France que celui de Sebastião Salgado, dont une exposition à la Maison Européenne de la Photographie à Paris retrace actuellement sa dernière œuvre, « Genesis ». Celui de Rogério Ferrari mériterait d’être davantage connu. Chiapas, Palestine, Kurdistan… Ce photographe indépendant fige sur ses pellicules en noir et blanc les luttes de peuples opprimés.

Difficile de rester insensible devant le travail de Rogério Ferrari, ce brésilien de 47 ans originaire de l’État de Bahia. Il est de ces photographes qui donnent tout leur sens aux actions de leurs personnages dans un simple cliché pris sur le vif, qui savent saisir l’intensité du mouvement et les émotions d’une scène de vie.

Le choix du noir et blanc et de l’argentique s’est imposé dès ses premiers essais, à l’âge de 18 ans. Il n’a pas suivi de formation spécifique et lorsqu’il évoque son travail, c’est avec modestie.

« Je ne me considère pas comme un photographe à part entière car je ne me situe pas en permanence dans ma condition de photographe. »

Accrochée au mur de son salon dans son appartement situé dans le centre de Salvador, une photographie de la série « Exodes » de Sebastião Salgado trône au milieu de deux de ses reproductions. Le travail, en noir et blanc également, peut sembler au premier abord similaire, mais Rogério Ferrari ne se sent pas inspiré par son confrère. Selon lui, la photographie est un langage et chaque photographe compose sa propre narration.

Ses premiers travaux, il  les a réalisés en tant que militant et non comme photographe. Tout d’abord dans la région du Chiapas, dans le sud du Mexique, soutenant ainsi la révolte des zapatistes entre 1995 et 1998. Puis au Brésil, prenant part au mouvement des paysans « sans terre » (« Movimiento Sim Tierra ») entre 1998 et 2000.

Quelle que soit sa position, s’il y a bien un fil conducteur dans le travail de Rogério Ferrari c’est celui des peuples qui visent à l’autodétermination. Un thème que l’on retrouvera au cours de ses différents voyages.

L’existence comme résistance

Palestine, Kurdistan, Sahara Occidental, Mexique… Autant de régions en conflit que de peuples opprimés.

Les photographies de Rogério Ferrari expriment toutes un point de vue politique. Ses sujets de prédilection portent sur des populations en lutte. S’il n’établit pas de concept avant de se rendre sur place, ses projets se dessinent petit à petit au terme d’une période d’adaptation. Car le temps est la clé de son travail. Lors de son voyage en Palestine en 2002, au cœur de la seconde Intifida, Rogério Ferrari a consacré un mois -sur les trois mois et demi passés sur place- à établir des contacts, à tisser des liens, à ressentir l’ambiance, avant de sortir son appareil.

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Il aime également mesurer les limites de sa condition de photographe. Il est par exemple parti en Palestine avec un nombre déterminé de cinquante pellicules.

« J’utilise souvent cette image : une pellicule de trop, c’est me priver de manger pendant une journée. C’est ce qui m’éloigne également du numérique. Avec cette technologie, il n’y a pas de place à l’imprévu. »

Rogério Ferrari autofinance ses voyages. Les ventes de ses photographies sont occasionnelles et les expositions se font rares. Il s’amuse de sa précarité :

« Je ne suis pas doué pour le commerce. Vous voyez les photos qui sont encadrées là, posées par terre près de l’entrée ? Un ami m’en a demandé le prix… Je n’ai pas su lui répondre ! »

Rogério Ferrari ne vit pas de son art. Tout comme ses prises de vues, sa démarche pour faire connaître son œuvre est militante. Il l’assimile même à un combat. Plusieurs ouvrages en portugais retracent ses voyages. En 2008, une maison d’édition parisienne s’est intéressée à son travail. « Les passagers clandestins » ont donc publié son travail sur la Palestine, qu’il avait complété d’un voyage au Liban et en Jordanie, et celui sur les Sahraouis, en 2010. Sa série sur les kurdes, réalisée en 2003, devrait être éditée prochainement.

Mais pour son dernier travail, Rogério Ferrari a créé, en collaboration avec sa femme Flavia, sa propre maison d’édition : « Movimiento Continua » (Le Mouvement Continue), dont « Ciganos » est la première publication.

Les gitans de Bahia

Paru en 2011, l’ouvrage « Ciganos » reflète les trois mois de travail (entre 2010 et 2011) durant lesquels Rogério Ferrari a arpenté une quarantaine de communes de l’État de Bahia à la recherche de communautés tsiganes. Quatre-vingt-six photos témoignent de son parcours.

Toujours dans la même perspective de mettre en lumière des populations persécutées, son intérêt à se pencher sur la question des tsiganes est davantage personnelle que pour ses autres sujets. Dans la petite ville où il a grandi, située au Sud de Salvador, son père fréquentait des gitans et avait quelques amis proches issus de cette communauté.

L’histoire des gitans du Brésil est singulière. Sous le règne de Dom João V au XVIIIe siècle, des ordonnances de bannissement ont abouti à la déportation de centaines de gitans du Portugal vers les colonies. Conséquence inattendue de cet exil, la communauté tsigane a pu se hisser à un rang moyen dans la hiérarchie de la société brésilienne, la dernière place étant attribuée à l’époque aux esclaves venus d’Afrique. Les gitans ont d’ailleurs occupé un rôle important dans la traite d’esclaves, se faisant marchands ou négociants. Puis, jusque dans les années 1970, ils ont pu faire partie intégrante de l’appareil judiciaire brésilien, où ils se voyaient assignés parfois à la tâche d’huissier de justice.

Aujourd’hui, leur dessein est à peu près le même que partout ailleurs dans le monde : une population stigmatisée, marginalisée.

Son prochain travail, il le consacrera aux indiens de Bahia, une région qui compte encore seize tribus. S’il est déjà parti en repérage auprès de ces populations, il n’a pour le moment pas commencé à prendre de clichés.

« Mes premières photographies, je les prends avec mes yeux. »

Rogério Ferrari souhaite, à travers ce nouveau travail, exprimer l’indifférence générale dont est victime la communauté indienne au Brésil, et rétablir ainsi une vision tronquée que l’on a ici de cette population.

Texte :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

Photographies :
Rogério Ferrari (voir son site)

Pour en savoir plus sur son travail en Palestine, voir la vidéo ci-dessous, composée de ses photographies et d’un enregistrement sonore effectués en 2002 :

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