Sans toit ni loi

À São Paulo, ville la plus peuplée du Brésil et capitale économique du pays, la crise du logement bat son plein, envoyant par la même des milliers de personnes à la rue.

Davoa est sans-abri depuis un an. Aujourd’hui, comme une centaine d’autres personnes dans sa situation, elle a décidé de protester et a installé sa tente sur le Viaduto do Chá, sous les fenêtres de la préfecture de São Paulo. Plus de cent cinquante tentes parsèment le bitume. Certaines sont nominatives. D’autres abritent jusqu’à six personnes de la même famille. Mais aucune ne semble attirer l’attention des milliers de passants qui défilent à toute allure sur le pont, dans l’indifférence la plus totale.

« Il y a deux semaines, la municipalité a coupé l’eau et l’électricité du bâtiment que nous occupions. Nous avons installé nos tentes le 15 décembre, et nous resterons jusqu’au 1er janvier s’il le faut !  Nous demandons à être relogés. Nous ne savons pas jusqu’à quand nous allons tenir, les enfants commencent à souffrir de déshydratation, certains ont de graves diarrhées. Nous manquons de nourriture et d’eau, personne ne nous aide. »

Après dix ans passés à São Paulo, face à la flambée des prix immobiliers et dans l’incapacité de s’acheter son propre bien, cette jeune femme de 31 ans originaire de Bahia a rejoint depuis cinq mois le mouvement « Movimento dos Trabalhadores Sem Teto » de São Paulo (MSTS). Une situation pesante, surtout avec sa fille de douze ans à charge.

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Avec près de neuf cents autres personnes, soit trois cent cinquante familles, Davoa occupe depuis le 1er novembre 2013 l’ancien « Cine Marrocos », bâtiment inoccupé du centre de São Paulo. Étudiants, immigrés boliviens et africains, retraités et simples travailleurs peuplent cet immeuble cossu situé rue Conselheiro Crispiniano, à deux pas de l’Opéra. Délaissé et vide depuis trois ans, il est maintenant le refuge de ces laissés pour compte qui tentent de survivre dans cette mégalopole de douze millions d’habitants.

Dans le hall du bâtiment de douze étages, Wladimir, le Président de l’association MSTS qui est à l’origine de cette occupation, nous reçoit devant un grand sapin de Noël décoré avec les moyens du bord.

« Le préfet a coupé l’eau et l’électricité ici pour motif d’insalubrité, mais imaginez ces familles dans le noir, tout le monde est obligé d’utiliser des bougies ou des lampes pour s’éclairer ! C’est d’autant plus dangereux ! Et s’il y a le feu, nous n’aurons pas d’eau pour éteindre l’incendie ! », s’exclame-t-il.

La préfecture se targue d’appliquer à la lettre le DUP, décret d’utilité publique, qui prévoit l’interdiction d’occuper un bien qui appartient à la municipalité. Un prétexte selon les membres de l’association qui voient dans cette opération une manœuvre habile de la préfecture pour chasser la pauvreté hors des murs de la ville, en vue de l’organisation du prochain Mondial de football.

Cependant, la municipalité de São Paulo n’a donné aucun ultimatum aux occupants du bâtiment pour quitter les lieux, mais sur la façade une pancarte informe que l’immeuble accueillera le futur siège du Secrétariat Municipal à l’Éducation.

PLONGÉS DANS LE NOIR

La journée, le bâtiment est pratiquement vide. Des enfants jouent dans les couloirs plongés dans la pénombre. La plupart des personnes qui vivent ici travaillent et ne rentrent que le soir.

« Imaginez quand vous travaillez, vous ne pouvez même pas prendre une douche quand vous rentrez de votre journée de travail ! Et c’est dangereux ici sans lumière, il faut monter les escaliers dans le noir. Et imaginez pour monter jusqu’à douze étages avec des bidons d’eau ! Les gens sont fatigués. »

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Derrière une porte, un couple avec deux enfants occupe une pièce d’une dizaine de mètres carrés. Deux matelas sont posés à même le sol. L’état du parquet, fortement noirci par les flammes sous un amas de casseroles, laisse deviner le rudimentaire coin cuisine.

«  Ils étaient sous un pont, alors je les ai ramenés ici, précise Wladimir. Cet homme a perdu son travail, et vous savez l’ironie du sort c’est que la plupart des gens ici ont voté pour Fernando Haddad, l’actuel maire de São Paulo. Il est PT [Partido dos Trabalhadores, le parti de Lula], c’est censé être le parti des travailleurs, mais maintenant il est contre les travailleurs ! »

Il y a trois ans, Wladimir a créé le MSTS, un mouvement à la base destiné à lutter contre la pauvreté.

« Je venais de Bahia, j’avais un petit salaire et un jour j’ai eu du mal à payer mon loyer. Avec un ami on a ouvert un bâtiment inoccupé et on y a logé quinze personnes. Aujourd’hui, cinq cents personnes vivent dans l’immeuble en face de celui-ci. Et à Vila Maria au nord de la ville, on a plus de trois mille personnes qui occupent un bâtiment. »

L’organisation est reconnue depuis un an par les autorités mais ne bénéficie d’aucune aide.

« On paie tout de notre poche, même les tentes que vous avez vues sur le pont, c’est nous qui les avons achetées ! Moi je touche 700 reais [environ 230 €] de l’association pour me nourrir. Mais par exemple en ce moment, sans électricité, on est obligés de faire fonctionner un générateur et ça coute 50 reais par jour en gasoil. Avec mon implication dans ce mouvement j’ai perdu ma femme et mon travail, je donne tout à l’organisation. »

Pour reloger tous les occupants de cet immeuble, il faudrait que Wladimir trouve deux nouveaux bâtiments inoccupés. Et ce n’est pas ce qui manque à São Paulo, nombre de biens dans le centre ville étant abandonnés. Mais déplacer trois cent cinquante familles avec leurs enfants n’est pas chose facile et il ne s’en sent pas la force pour le moment.

São Paulo compte des milliers de sans-abris, une situation qui risque de s’aggraver face à la montée des prix du foncier à la veille de l’organisation par le Brésil de la prochaine Coupe du Monde de football et des Jeux Olympiques en 2016.

Texte et photos :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

Pour en savoir plus sur le MSTS, rendez-vous sur leur site en cliquant ici.

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3 réflexions sur “Sans toit ni loi

  1. Nos do MSTS vimos a sua matéria e agradecemos pela mesma.
    No dia 24/12/2013 conseguimos religar a luz mas não por meios oficiais e sim com o esforço de todos.
    Hoje ainda estamos no mesmo prédio e a prefeitura esta prometendo cadastro para todos, mas a nossa luta continuara.
    Somo Brasileiros e nunca desistiremos.

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