Itaipu, géant de l’hydroélectricité

Le barrage d’Itaipu, situé sur le fleuve Paraná à la frontière entre le Brésil et le Paraguay, est la plus grande source de production hydroélectrique au monde depuis sa mise en fonctionnement en 1984. Mais il est également l’objet de nombreuses controverses.

Le 30 décembre dernier, le barrage Itaipu Binacional battait son record de production d’électricité avec la barre des 98,3 millions de MW/h franchie (soit 98.300 GW/h). En 2012, l’usine avait déjà établi un record mondial en termes de production hydroélectrique avec 98.200 GW/h produits. Une grande satisfaction pour les ingénieurs du barrage et notamment pour Celso Villar Torino, directeur des opérations et de nationalité brésilienne, qui nous reçoit dans son bureau au cœur de la centrale.

« Aucun lourd investissement technique n’a été réalisé depuis 2007, date à laquelle nous avons installé les deux dernières turbines. La production moyenne des cinq dernières années était de 91.000 GW/h. Et en 2012 nous avons battu le record de production réalisé en 2008 qui était de 94.600 GW/h. Et cette année nous battons notre record de 2012 ! C’est très encourageant. Le challenge aujourd’hui c’est de conserver ce taux de production. »

Le barrage d’Itaipu, avec ses vingt turbines pour une puissance cumulée de 14.000 MW fournit 17% de l’énergie électrique totale consommée au Brésil et 75% de celle consommée au Paraguay.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Premier en production

C’est le deuxième plus grand barrage hydroélectrique au monde en terme de puissance, et le premier en terme de production. Celso Villar Torino esquisse un large sourire quand on lui demande s’il compare les résultats d’Itaipu avec ceux du barrage des Trois Gorges en Chine, dont la puissance installée s’élève à 22.500 MW depuis sa finalisation en 2009.

« En Chine, ils ont plus de puissance installée, mais en 2013 on estime qu’on a produit 10% de plus. On n’a pas encore tous les résultats mais ce sont nos estimations. Les conditions sur le fleuve Paraná ici sont meilleures sur l’année que celles du fleuve Yangtsé. En 2012, nous avions produit plus qu’eux durant seulement quinze heures ! »

Sans se défaire de son sourire Celso Villar Torino se lève, sort d’un tiroir un document bariolé de surligneur jaune. Il nous présente une étude : un an de production électrique du barrage suffirait à satisfaire les besoins en électricité du Brésil pendant soixante-dix-neuf jours, ceux de la ville de São Paulo pendant trois ans et trois mois, la France pendant deux mois et quatorze jours, les USA huit jours, la Chine sept jours et, après un instant d’hésitation, il ose la comparaison : toute la planète pendant deux jours.

Le controversé barrage de Bel Monte en Amazonie, dont le projet est actuellement au point mort, en terme de comparaison représenterait 30% de la production d’Itaipu. Ce barrage est au cœur de protestations internationales qui pointent notamment du doigt le déplacement de 25.000 indigènes et l’impact de sa construction sur la biodiversité. À l’époque de l’aménagement d’Itaipu, le contexte concernant les grands travaux était bien différent.

Construit sous la dictature

La construction du barrage d’Itaipu a donné lieu à un chantier colossal qui a duré plus de huit années, entre 1974 et 1982. Pour le construire, les ouvriers ont du détourner de son lit le fleuve Paraná, deuxième plus puissant fleuve d’Amérique latine après l’Amazone.

Le barrage est colossal. La digue créée s’étend sur 7,2 kilomètres pour former un lac de retenue de 1.350 km2. Son point culminant s’élève à 225 mètres au dessus du sol et la hauteur de chute est de 118 mètres. C’est le barrage ayant le meilleur ratio au Brésil entre la production et la surface inondée. Le débit de seulement deux de ses canaux de décharge correspond à celui de la totalité de l’eau qui tombe des 225 chutes d’Iguaçu.

Au total, ce sont 40.000 travailleurs qui ont œuvré à sa construction, se relayant jour et nuit sur le chantier, sous le soleil harassant comme sous les pluies diluviennes qui sévissent toute l’année dans cette région du Brésil.

Juvenicio, arrivé pour travailler sur le chantier en 1977, à l’âge de 22 ans, et durant plus de 17 années au total, se remémore ses premières impressions et ses premiers doutes.

« Quand je suis arrivé de São Paulo, après avoir fait une école technique, j’étais déjà habitué à voir de grandes constructions. Et je me suis dit : ça ne va pas être si facile et si rapide ! Et pendant l’exécution des travaux, il s’est avéré que c’était encore plus dur que ce que l’on pensait à l’époque mais pourtant tout a très bien fonctionné ! Je pensais que le Brésil ne partagerait pas le travail et pourtant tout a toujours été strictement bien réparti entre le Paraguay et le Brésil. Quelques mois après être arrivé ici, il y a eu une grande fête organisée au Paraguay. J’y ai rencontré ma femme. Nous avons eu quatre enfants, et Itaipu est mon cinquième ! »

À écouter ce retraité aujourd’hui reconverti en guide pour les touristes qui visitent l’usine, l’organisation du chantier et de la vie des 10.000 travailleurs logés sur place auraient été exemplaires et dans des conditions d’hygiène remarquables sous un climat propice aux épidémies.

Mais la construction du barrage d’Itaipu c’est aussi entre 132 et 148 morts non comptabilisés, 40.000 personnes déplacées et la disparition sous les eaux d’une des cascades les plus puissantes au monde : la cascade des Sept Chutes. C’est aussi la perte à tout jamais d’un habitat pour des milliers d’espèces animales et végétales. Les régimes militaires en place alors au Paraguay et au Brésil n’ont eu alors que faire des quelques protestations en marge des travaux. C’est une équipe de bénévoles soucieux de l’environnement qui s’est chargée de sauver plus de 4.500 animaux avant le remplissage du réservoir.

Aujourd’hui, l’entreprise Itaipu Binacional consacre une infime partie de son budget à l’entretien d’un refuge animalier, où deux vétérinaires passionnés, deux biologistes et trois autres employés soignent des animaux blessés. Une goutte d’eau dans l’océan comparé aux 1.400 employés brésiliens et 1.800 paraguayens qui travaillent quotidiennement pour l’usine.

Depuis vingt-neuf années, les turbines du barrage fonctionnent et les voix qui s’élèvent contre lui ne sont plus d’ordre environnemental mais politique. En effet, le barrage Itaipu Binacional reste une source de désaccord entre Paraguay et Brésil.

Objet de controverses

La gestion du barrage est pour moitié brésilienne et pour moitié paraguayenne, et les deux pays se partagent les postes de direction en matière de production, de distribution et de financement. Pour autant, seuls des brésiliens sont en charge de la communication.

La production du barrage d’Itaipu est attribuée pour moitié à chaque pays. Et selon l’accord signé entre les deux pays en 1973, le « Traité d’Itaipu », l’un est obligé de racheter l’énergie non consommée par l’autre. Le Brésil ayant la plus forte demande, il consomme 90% de la production. Les 10% restants l’étant par le Paraguay. Le Brésil rachète donc 40% de la part qui revient au Paraguay.

En décembre 2010, la Cour des Comptes paraguayenne avait rendu un premier avis dénonçant une dette illégitime accumulée entre 1986 et 1990 d’un montant de 4,2 milliards de dollars du fait de la revente d’électricité au Brésil à un coût inférieur à celui de sa production.

En février 2012 un nouveau rapport de cette même Cour avait indiqué que le rachat de l’électricité à un tarif inférieur au coût réel avait perduré bien après 1990, et ce jusqu’en 1997. Ce qui a profité aux entreprises brésiliennes et notamment au géant de l’électricité Electrobras.

À ces critiques selon lesquelles le Brésil paierait trop peu chère l’électricité au Paraguay, Celso Villar Torino rétorque vivement :

« Le Brésil a apporté savoir faire et crédibilité pour emprunter à l’international, et aujourd’hui il faut bien rembourser. Les termes de l’accord ont été fixés dès le début. Le prix du rachat de l’énergie ici ne dépend pas du marché, il est fixé par cet accord. Parfois l’électricité est moins chère et parfois, elle dépasse le prix du marché. »

Dans une analyse bien renseignée des termes de l’accord pour le CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde) en 2008, Cécile Lamarque résume cette controverse : « Puisque le Brésil a apporté la quasi-totalité du financement initial nécessaire à la construction de l’entreprise énergétique – 80 à 90 % -, il a estimé que cette « grande faveur » lui permettait d’imposer au Paraguay un traité taillé sur mesure pour préserver ses propres intérêts, bafouant du même coup le droit à l’autodétermination et la souveraineté du Paraguay sur ses ressources naturelles. » (Lire cet article).

En 2009, le Président du Paraguay, Fernando Lugo, a réussi à obtenir de la part de son homologue au Brésil (Lula à l’époque) le réajustement des tarifs de rachat de l’électricité d’Itaipu, sans pour autant que les termes du traité soient renégociés.

Le combat de David contre Goliath mené par le Paraguay pour dénoncer les dettes accumulées par Itaipu Binacional risquent de refaire surface pendant encore de nombreuses années, et ce bien avant la révision du traité prévue pour 2023.

Texte et photos : 
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

Publicités

4 réflexions sur “Itaipu, géant de l’hydroélectricité

  1. Un cours magistral pour louis, époustouflant et grandiose. Quelle énergie et quel travail, bravo à tous les deux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s