L’homme qui nous a emmenés au bout du monde

C’est l’histoire d’une rencontre éphémère sur les routes de Patagonie. Des chemins qui se croisent, un itinéraire qui se dessine au fur et à mesure de la traversée. La magie du voyage.

Rodrigo est un solitaire. Le nombre de bornes qu’il avale chaque mois a sans doute forgé ce caractère. Chauffeur routier, il parcourt depuis six ans la Route n°3 qui relie Buenos Aires à Ushuaïa. 3.078 kilomètres d’asphalte qui traversent la Patagonie dans sa longueur. Quiconque emprunterait cette voie pour la première fois serait émerveillé par cette région balayée par les vents ou simplement excité par le nom de sa destination finale : la Terre de Feu.

Rodrigo, lui, est fatigué par la monotonie du paysage, par ces grandes lignes droites qui n’en finissent pas. Ce trajet, il l’effectue deux à trois fois par mois. Un aller-retour en cinq ou six jours, la durée variant en fonction de sa forme. Rares sont ses haltes. Une vessie solide et un appétit de moineau.

« Parfois je roule jour et nuit sans m’arrêter. Je me gare seulement quand je n’en peux plus. Pourtant je devrais m’arrêter de 22h à 6h mais personne ne le fait. Je ne gagne rien à aller plus vite, je veux juste rentrer chez moi plus tôt. »

À 32 ans, Rodrigo est père d’un petit garçon de 7 ans et d’une petite fille de 2 ans. Des enfants qu’il voit peu, souvent absent et séparé de sa compagne. Originaire de la ville de Bahia Blanca, située dans la province de la Pampa en Argentine, ses passions sont celles d’un homme simple : la chasse et le cheval. Il sort de son portefeuille ses permis de détention d’armes. Plus d’une demi-douzaine de tout calibre. Du plafonnier, il extrait une photo sur laquelle il pose avec l’un de ses trophées qu’il porte sur ses épaules : un sanglier de 80 kilos. Un autre cliché le montre monté fièrement sur un cheval. Quelle belle allure! Avant de se lancer sur les routes désertes de Patagonie, Rodrigo était ce que l’on appelle un « gaucho » : un gardien de troupeaux. Mais c’est derrière le volant d’une semi-remorque qu’il gagne mieux sa vie.

Dans l’entreprise pour laquelle il travaille depuis sept mois, il touche un revenu mensuel de 18.000 pesos. L’équivalent de 2.000 euros. Un salaire largement au-dessus de la moyenne en Argentine. À l’arrière de son camion, il transporte des pièces détachées d’appareils électroniques. Rodrigo effectue entre 12.000 et 18.000 kilomètres par mois afin que ces pièces soient assemblées en Terre de Feu et qu’il puisse repartir avec une cargaison de téléphones, d’ordinateurs, ou de téléviseurs dernier cri.

« Les entreprises qui assemblent leurs marchandises en Terre de Feu bénéficient d’avantages fiscaux. C’est pour ça que vous voyez tant de camions sur cette route. Tout le monde fait ça. »

Rodrigo ne s’étonne même plus de l’absurdité du système et s’amuse de notre consternation. Toutes nos questions sur son métier et notre émerveillement devant cette route le font d’ailleurs sourire. Se rendre au bout du monde est pour lui banal.

36 HEURES DE VOYAGE

Quand nos chemins se sont croisés, Rodrigo roulait depuis vingt heures et ne s’était arrêté qu’une seule fois. C’est au kilomètre 1.500 qu’il nous a fait monter dans sa cabine, déjà las du parcours, cherchant une compagnie pour quelques heures.

Nous étions partis pour faire 250 kilomètres avec lui, projetant à la base de nous rendre dans un petit village de pêcheurs sur la côte. Mais lorsque nous avons appris sa destination finale, nous n’avons pas pu résister à l’idée de nous rendre sur cette terre qui restait pour nous de l’ordre du rêve. Rodrigo a accepté sans hésiter que nous soyons ses compagnons de route pour les 1.500 kilomètres à venir.

Cette Route n°3, il la connait par cœur. Les moindres virages et les moindres nids de poule. Il semble aussi connaitre tous les chauffeurs de poids-lourds qui l’empruntent. Signes de la main, appels de phares, certains plus accentués que d’autres.

« On ne se connait pas personnellement mais on se croise depuis des années sur cette même route. »

Ce trajet, Rodrigo l’a toujours effectué seul, même la première fois qu’il s’est lancé sur cette artère de bitume. Pour tuer le temps, Rodrigo fume cigarette sur cigarette, écoute « Radio 3 », la station de Patagonie, mâche des feuilles de coca et boit du maté. Et dans sa petite cabine il a tout le matériel pour le préparer : réchaud à gaz, bouilloire, herbe, sucre… Tout ça en continuant de rouler. Un moment de convivialité que Rodrigo prend plaisir à nous faire partager.

Rien ne semble perturber sa trajectoire. Ni une mini-tornade qui vient balayer la route, ni les hordes de guanacos, les lamas locaux, postés sur les bas-côtés, attendant le moment opportun –ou non- pour traverser.

«  Les guanacos sont un vrai danger. Vous verrez demain, au petit matin il y en a encore plus. Dans la province de Santa Cruz, les policiers les tuent pour éviter qu’ils ne provoquent des accidents. »

La Patagonie n’est pas aussi plate et monotone que ce que Rodrigo veut nous faire croire. Reliefs et dépressions viennent agrémenter ces étendues de terre à la végétation rase. La Route n°3 longe également la côte atlantique sud sur plus de 400 kilomètres. Une vue splendide, sublimée par les couleurs pastels du soleil couchant. Rodrigo s’arrête alors sur un chemin gravillonné et nous invite, avec un large sourire et les yeux pétillants, à aller voir ce qui se trouve sur la plage en contrebas. Nous restons bouche-bée devant le spectacle qui s’offre à nous. Une colonie de lions de mer a élu domicile sur cette étendue de galets. Rodrigo, clope au bec, descend au plus près de ces animaux marins et nous fait signe de le suivre. Nous resterons dix bonnes minutes avant de remonter, congelés, dans l’habitacle.

La nuit peine à tomber. À 23h nous pouvons encore profiter du crépuscule. Rodrigo, lui, commence à montrer les premiers signes de fatigue. Les cernes se sont creusés sur son visage. Il ouvre régulièrement la fenêtre pour que l’air frais lui donne un petit coup de fouet. Sa tenue de route se fait moins précise. À minuit, au kilomètre 2.100, il stoppe son véhicule sur une aire de stationnement.

« Je vais dormir quelques heures, plantez votre tente, je vous réveillerai à 5h. »

Dehors il fait 2°C et le vent souffle à faire perdre la raison. Rodrigo éclaire notre terrain de camping improvisé avec les phares du camion. Puis le moteur se coupe et nous nous retrouvons seuls face à l’immensité, sous un ciel des plus étoilés.

Nous nous réveillerons avec le lever du soleil. Un des plus beaux qu’il nous ait été donné de voir. Rodrigo n’émergera que deux heures plus tard. Dans le camion, la bouilloire est déjà sur le feu et nous nous amusons tous les trois de cette nuit passée au milieu de nulle part.

Nous reprenons la route sur cette plaine baignée d’une lumière dorée. La Terre de Feu n’est plus si loin, nous devrions l’atteindre avant la nuit. Les guanacos se sont effectivement donné le mot pour aller tous paître au bord de la route.

TERRE DE FEU

Rodrigo a abandonné les animateurs de Radio 3 pour des compilations personnelles de cumbia qu’il fait tourner à plein tube. Nous nous parlons moins que la veille, le temps commence à se faire long. Puis, après le passage des douanes et de la frontière chilienne, vient l’attente pour franchir le détroit de Magellan. Plus de deux heures à patienter pour une traversée d’à peine vingt minutes en ferry. Nous y sommes: la Terre de Feu s’offre enfin à nous. Rodrigo change de CD et c’est la voix cassée de Valeria Lynch que crachent les enceintes.

La Terre de Feu est partagée entre le Chili et l’Argentine. La portion de route qui mène jusqu’à l’entrée du territoire argentin est faite de gravillons, limitée à 40km/heure. Une vitesse qui permet d’apprécier davantage les paysages du bout du monde. Devant notre émerveillement, Rodrigo en profite pour nous montrer sur son téléphone portable des photos qu’il a prises l’hiver. Nous découvrons alors ces mêmes paysages recouverts d’un tapis immaculé. Rodrigo, qui est resté peu loquace sur l’ensemble du trajet, tout en répondant toujours à nos indiscrétions, se dévoile.

« Vous savez, j’ai l’habitude d’être seul. Si parfois je ne vous ai pas trop parlé, c’est que j’avais besoin de ces moments de solitude, mais en aucun cas vous ne m’avez dérangé. Au contraire. »

Rustre au premier abord, Rodrigo s’est ouvert au fil de la traversée. Il nous demande ce que nous faisons dans notre vie, nous pose des questions sur la France et la situation du pays. Puis la nuit tombe sur la Terre de Feu.

Nous lui demandons s’il a un compte Facebook. Rodrigo n’en a pas. Nous lui demandons une adresse mail. Mais Rodrigo n’en possède pas non plus. L’informatique n’est pas sa tasse de thé. Nous ne pensons pas alors à lui demander son adresse postale, oubliant qu’à l’heure d’Internet, les personnes ont aussi des boîtes aux lettres. Cette rencontre que nous trouvions pour le moment déjà très belle prend une autre dimension. Celle d’une rencontre éphémère où il faut savoir apprécier le moment présent.

À 2h du matin nous arrivons à Rio Grande où Rodrigo détache sa remorque. Le voyage touche à sa fin. Les derniers mots que nous échangeons sont simples et remplis d’émotion. Il nous indique que demain, il se rendra peut-être à Ushuaïa et que s’il nous croise à  nouveau sur le bord de la route, il n’hésiterait pas à s’arrêter.

Nous ne recroiserons pas Rodrigo le lendemain et ne le reverrons sans doute jamais. Il faut savoir parfois laisser le destin se mettre sur votre chemin. Si Rodrigo ne s’était pas arrêté sur ce tronçon de la Route n°3 nos vies ne se seraient jamais croisées et nous ne nous serions sans doute jamais rendus jusqu’au bout du monde.

Texte et photos :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

De Trelew à Rio Grande par la Route n°3

De Trelew à Rio Grande par la Route n°3

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14 réflexions sur “L’homme qui nous a emmenés au bout du monde

  1. Wow, je trouve que le métier de cet homme est d’un ennui mortel! Je pense qu’il est mieux de faire ce que l’on aime avec un salaire inférieur que de faire un travail qui rapporte beaucoup mais qui est ennuyeux. Enstein a dit d’ailleurs: faites un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie. S’il faisait un travail qu’il aimait vraiment, il n’aurait pas à fumer et à se détruire ainsi. En plus, à quoi sert de gagner beaucoup si l’on ne peut même pas partager les moments de plaisir avec sa famille?

  2. Pingback: Sur les routes d’Argentine | Repérages

  3. Salut c’est Tibo, de Tennis Sans Frontieres !! Je viens de lire l’article sur Rodrigo et la route n°3, ça m’a foutu les larmes aux yeux car l’an dernier on a fait au total 8OOO km en stop, notamment jusqu’à Ushuaia nous aussi, et je me suis retrouvé dans cet article car on a vécu les mêmes choses, et ça fait maintenant plus d’un an !! Tu décris super bien les rencontres éphémères.. Pour moi, ce voyage de 9 mois a été exceptionnel grace à ses rencontres, notamment grace au stop et au couchsurfing.. Aujourd’hui je vis en Bolivie après y être passé dans ce même voyage.. N’hesitez surtout pas à nous contacter si vous venez, ça vaut le coup ici !!
    Tibo

  4. Bel article, et oui, il faut savoir profiter du moment présent tout en sachant qu’il est éphémère et que malgré tout les efforts du monde, rester en contact s’avère difficile !! Des bisous a Vous deux, a Aaron et à Rodrigo !

  5. Très beau récit, vous m’avez emportée avec vous, que d’émotions! (Ah le lyrisme à la Marie Jake!)

  6. Et bien avec cela je suppose que vous avez du lui préparer le maté non ??? C’est en quelque sorte un rituel chez les camionneurs, certains ne vous laissent pas monter si vous ne savez pas préparer le maté…

    Bonne route et au plaisir de vous lire, cela me rappelle mes escapades à moto !!!

  7. Pingback: Ushuaïa | Repérages

  8. Superbe article ! C’est magique, chaque jour je vous suis avec plus d’intérêt que la veille ! J’aimerais être avec vous pour vivre tout ça ! Je pense à vous. Bises

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