Mirta Baravalle, Mère de la Place de Mai

Depuis près de quarante ans, en plein cœur de Buenos Aires, les Mères de la Place de Mai entretiennent le souvenir de leurs fils et filles disparus sous la dictature qui a sévi en Argentine de 1976 à 1983. Mirta Baravalle est l’une d’entre elles.

Mirta Baravalle continue de tourner, tous les jeudis à 15h30 tapantes, autour d’une colonne commémorant l’indépendance argentine érigée sur la Place de Mai de Buenos Aires. A 89 ans, elle fait partie des sept fondatrices du mouvement des « Mères de la Place de Mai ». Depuis 1977, ces femmes marchent silencieusement en mémoire de leurs enfants disparus pendant la dictature argentine.

Suspendue à son cou, Mirta affiche la photo d’une jeune femme brune. Il s’agit de sa fille, Ana Maria, disparue à l’âge de 28 ans avec son mari, Julio César, un jour d’août 1976. Les deux époux se rendaient alors chez le médecin. Ana était enceinte de cinq mois.

En 38 ans, et malgré toutes ses recherches, Mirta n’a jamais su ce qu’il était advenu de sa fille et de son époux. Ce qu’elle sait néanmoins c’est que l’enfant qu’elle portait est né début janvier 1977. Ignorant s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille.

« A l’époque, quelqu’un m’a dit que l’enfant était né. Mais je n’ai jamais pu en savoir davantage. Ce que je sais, c’est qu’il est encore en vie. Il m’est apparu en rêve. Il ou elle a 37 ans aujourd’hui et ignore tout de ses origines. »

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Au-delà de soulever la question des disparus sous la dictature du Général Videla -environ trente mille hommes et femmes, intellectuels et militants- le destin tragique de la fille de Mirta pose aussi celle des « bébés volés ». Environ cinq cents nouveau-nés auraient ainsi été enlevés aux opposants du régime et confiés à des familles sympathisantes du pouvoir.

LA NAISSANCE D’UN MOUVEMENT

Apprenant la naissance de son petit-fils ou de sa petite fille et toujours sans nouvelles de sa fille, Mirta s’est rendue en févier 1977 à la Casa Rosada, siège du pouvoir argentin.

« Un colonel m’a reçue, m’assurant ne rien savoir au sujet de la disparition de ma fille. J’ai croisé là d’autres femmes, le visage défait, qui tentaient également d’obtenir des nouvelles de leurs enfants disparus. On a pris conscience qu’il s’agissait d’un acte politique et on s’est regroupées. On ne pouvait solliciter l’aide de l’Eglise car elle était trop proche du pouvoir. »

Ces quelques femmes ont initié un mouvement de protestation qui comptera jusqu’à six cents mères alors même que tout acte de manifestation était illégal. Ces femmes ont fait face avec courage à la violence des militaires qui les ont surnommées « les Folles de la Place de Mai. »

Autour de sa tête, Mirta porte un foulard blanc sur lequel on peut lire les noms des trois êtres chers qui lui ont été enlevés. Si au départ ce sont des langes de nouveau-nés que les femmes se nouaient autour de la tête, ce foulard est le symbole de toutes les Mères de la place de Mai. Un symbole commun bien que ces femmes aient pris des chemins différents par la suite.

DES MÈRES DIVISÉES

Aujourd’hui, les Mères de la Place de mai sont divisées en deux clans. Celui qui attire tous les regards est le mouvement des « Mères de la Place de Mai », une organisation pro-gouvernementale, entachée récemment par des scandales d’abus de biens sociaux. Vient ensuite « Mères de la Place de Mai – Ligne fondatrice », le mouvement auquel appartient Mirta, dont ne subsistent aujourd’hui que quatre femmes. Cette scission remonte à 1986, quelques années après le rétablissement de la démocratie en Argentine et repose sur des divergences politiques.

Les deux groupes n’ont plus de contact entre eux. Les Mères se croisent sans se regarder. En cette journée d’été caniculaire, Mirta défile aux côtés de Nora Cortiñas, 84 ans, mère de Carlos Gustavo Cortiñas, militant « disparu » en 1977. Les deux femmes avancent lentement, suivies dans le silence par une dizaine de personnes. De l’autre côté de la place, un autre groupe, plus dense, provoque les applaudissements et les acclamations du public. A bord d’un minibus climatisé, six autres femmes coiffées du même foulard blanc saluent la foule à travers les vitres du véhicule. Après trois tours de la place, le chauffeur s’arrête devant le stand aux couleurs de l’association. Sans quitter son siège, micro à la main, le visage tourné vers les caméras de télévision et les objectifs des photographes, Hebe de Bonafini, la meneuse du mouvement, tient son discours hebdomadaire dans lequel elle loue les dernières mesures de la présidente Cristina Kirchner. Après cinq minutes de prêche, le bus repartira comme il est venu, sous les applaudissements des badauds tandis que, quelques mètres plus loin, Mirta et Nora échangent avec les quelques personnes venues les soutenir ce jeudi là.

LA LUTTE CONTINUE

Si Mirta et Nora continuent de commémorer la disparition de leurs enfants, elles se sont lancées dans d’autres causes sociales, venant en aide aux plus démunis. Sur cette place qui fait face au palais présidentiel argentin, devenu le lieu de protestations en tout genre, des vétérans des Malouines aux paysans sans terre, nombreux sont ceux qui sollicitent le soutien de ces femmes. Ce jeudi, c’est un homme originaire de la ville de Formosa, au nord du pays, qui vient plaider la cause de sa communauté indigène discriminée, privée d’accès à l’eau potable et à l’électricité.

Leur implication ne se limite pas aux frontières de l’Argentine. Elles se sont ainsi rendues au Honduras, à Haïti ou encore en Turquie où elles sont allées soutenir les « Mères du Samedi », un mouvement créé en 1995 pour dénoncer la disparition de 800 activistes kurdes, inspiré par leurs consœurs argentines.

« Dans tous les pays il y a des femmes qui se battent. Rien ne pourra jamais les arrêter », conclut Mirta, preuve vivante d’une lutte qui, près de quarante années plus tard, n’a rien perdu de son intensité.

Texte,  photos et vidéo :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

Cliquez ici pour accéder au site internet des Mères de la Place de Mai – Ligne Fondatrice.

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Une réflexion sur “Mirta Baravalle, Mère de la Place de Mai

  1. Un article très intéressant et émouvant. Respect et admiration pour toutes ces mamans qui se battent pour que l’on n’oublie pas.

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