Sabina, tisseuse de vérités

Rencontre avec une tisserande de la région de Sucre en Bolivie. A 47 ans, Sabina Flores perpétue le savoir-faire des « Yamparas », une communauté indigène réputée pour la confection manuelle de tissus colorés.

Assise en tailleur sur une peau de mouton, Sabina s’affaire avec minutie à la réalisation d’un « Sakita », tissu traditionnel de la région de Sucre en Bolivie. Cela fait déjà quatre heures en ce samedi matin qu’elle est penchée sur son métier à tisser pour y coucher l’histoire de « la petite fille et le condor », l’une des nombreuses légendes de son pays. Sabina improvise, elle ne suit aucun plan. Tout est dans sa tête. Les fils s’entrecroisent, les couleurs se mêlent : le conte s’écrit petit à petit. La précision de son travail impressionnerait n’importe qui. Sa patience est infaillible et son talent irréprochable.

Sabina est une « cholita », un terme qui désigne communément les « paysannes » boliviennes reconnaissables à leur style vestimentaire : jupons en velours, tabliers en coton, caracos en dentelle et gilets en laine. Elles sont toutes coiffées d’un sombrero qui laisse dépasser deux longues nattes brunes qu’elles font courir dans leur dos. Sabina appartient aux « Yamparas », l’une des quarante communautés indigènes qui composent la Bolivie. Les femmes « Yamparas » sont réputées pour la qualité et la beauté de leurs tissus. Axsu, Chumpi, Sakita, peu importe la forme, tous représentent des scènes de la vie quotidienne (mariages, récoltes, carnavals) ou narrent des légendes propres à leur peuple.

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Des tissus comme ceux-là, Sabina en produit environ six par an. Si elle ne se consacrait qu’à leur confection, il lui faudrait trois semaines pour en réaliser un. Seulement, elle ne peut pas vivre uniquement de leur vente. Elevant seule sa fille, ce sont les travaux des champs qui subviennent aux besoins du foyer. Une activité à temps plein au moment des récoltes. Il lui faut donc deux mois pour venir à bout d’un « sakita » de 60 centimètres de long sur 30 centimètres de large. Un travail de dur labeur.

L’INJUSTE PRIX

Tout comme treize autres femmes de son village, Sabina vend sa production à l’association Inca Pallay, organisation installée dans le centre ville de Sucre qui prône le commerce équitable. Elle dit toucher environ 400B$ (42€) pour un tissu de ce genre. Une somme dérisoire comparé au travail effectué et vu le prix auquel il est revendu en magasin : plus du double. Un constat qui pourrait remettre fortement en cause les bonnes intentions de cette association qui affirme que 75% du tarif affiché en boutique revient à la tisserande. Une parole contre une autre. Mais Sabina se sent lésée.

« Qu’est-ce que je peux y faire ? Si je proteste, ils me retireront de l’association et je n’aurais plus aucun moyen de vendre mes tissus. »

Sabina a déjà été exclue de l’association des femmes tisserandes de Candelaria, village où elle est née, a grandi et a fait sa vie. Elle ne pouvait répondre favorablement au rythme de travail qu’imposaient ces dernières. Leur réaction a été immédiate. La seule solution qui s’offre à elle est donc de s’en remettre à cette organisation de Sucre. Il y a pourtant le célèbre marché aux tissus de Tarabuco, village situé à une vingtaine de kilomètres de là qui tous les dimanches rameute nombre de touristes cherchant la « bonne affaire ». Mais les produits proposés ici n’ont pour la plupart rien d’artisanal, le travail de Sabina n’y serait pas vendu à son juste prix.

Pas d’autre choix donc que de répondre quand elle le peut aux commandes qui lui ont été fixées. Dans ce grenier qui lui sert à la fois de chambre, d’entrepôt à maïs et d’atelier, Sélina, sa fille de 17 ans, l’aide à sa manière en filant de la laine. Les deux femmes sont complices mais ce qui les sépare ce sont les trois grand métiers-à-tisser qui trônent dans cette salle. Si elle admire le travail de sa mère, elle ne souhaite pas pour autant reprendre le flambeau.

« Les jeunes filles de sa génération ne savent pas tisser. Cela ne les intéresse pas. Sélina sait faire quelques points, elle brode un peu, mais jamais elle ne réalisera un ouvrage de la sorte. »

Si Sabina tient son savoir-faire de sa mère et a commencé à faire ses preuves dès l’âge de 11 ans, elle n’aura pas su transmettre son coup de main à sa propre fille. Sélina rêve de grande ville et d’université. D’ici un an, elle quittera le domicile familial. Des ambitions totalement comprises par Sabina qui n’aurait pas voulu pour sa fille un destin de tisserande. Elle reste cependant sceptique quant à la perpétuation de l’art « Yampara » qui, s’il ne se transmet pas de génération en génération, risque de tomber un jour dans l’oubli.

Texte, photos et vidéo :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

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