« Gran Poder », fête populaire ?

La fête « El Señor Jesús del Gran Poder », surnommée « El Gran Poder », est une célébration religieuse qui se déroule chaque année dans la ville de La Paz. L’édition 2014 a eu lieu Samedi 14 Juin. C’est la fête la plus importante de la capitale bolivienne qui mêle traditions catholiques et coutumes Aymaras (communauté indigène de l’Altiplano). Un défilé en hommage au Fils de Dieu.

Impossible de manquer cet événement si vous vous trouvez à La Paz entre fin mai et mi-juin. Le grand jour, dès 8 heures du matin, spectateurs de tous âges se plantent sur des gradins de fortune pour admirer danseurs et musiciens du « Gran Poder ». Sans oublier la horde de policiers et d’agents d’entretien venus les encadrer. Cette célébration religieuse est l’une des plus grandes fêtes d’Amérique latine, du moins de Bolivie. Très tôt, le ton est donné par les quelques 65 fraternités qui participent au défilé. Les costumes sont hauts en couleurs, les chorégraphies ne traduisent aucun faux pas et les mélodies des fanfares s’accordent parfaitement. Au total, ce sont plus de 30.000 danseurs et 4.000 musiciens qui vont arpenter sans relâche les rues de la capitale bolivienne jusque tard dans la nuit.

Une consécration pour ces groupes folkloriques qui se sont préparés tout au long de l’année à cette célébration. Des heures de travail, de répétition et d’ajustement. Car tout diffère d’une édition à l’autre : déguisements, thème, danses, il faut tout réinventer. Chaque détail compte, rien n’est laissé au hasard des pieds jusqu’à la tête. Mais un point commun demeure : la référence à la culture andine et aux coutumes des communautés indigènes. Des efforts récompensés par l’attribution de trois titres saluant l’originalité des troupes, assurant ainsi leur réputation.

Pour participer au « Gran Poder », il ne suffit pas seulement d’avoir du talent et de faire preuve de créativité. L’investissement est surtout financier. Il est établi qu’en moyenne une fraternité dépense 10.000 dollars US en préparatifs. Une somme qui peut surprendre lorsque l’on connaît les origines modestes de la plupart des participants. Mais c’est l’une des légendes qui anime cette célébration : ce que l’on donne au Tout Puissant sera rendu inévitablement. Un coût également pour les milliers de spectateurs qui sont venus admirer le défilé. Les places assises sont chères, les distractions nombreuses : on peut acheter de tout durant le spectacle pour le plaisir des vendeurs ambulants. Des retombées économiques certaines pour la ville de La Paz qui voit dans le « Gran Poder » l’une des attractions touristiques les plus bénéfiques.

ORIGINES DE LA FÊTE

L’appellation « Gran Poder », qui signifie «Grand Pouvoir», provient de la croyance que « Dieu est amour » et que cet amour permet de surmonter tous les obstacles. L’origine de la fête remonterait au 8 décembre 1663, lors de la fondation du couvent des « Mères Conceptrices ». Selon l’histoire, les religieuses qui voulaient y entrer devaient emporter avec elles une image pieuse. La nonne Genoveva Carrión opta pour l’effigie des trois visages du Seigneur Tout Puissant, représentation de la Trinité.

En 1904, cette icône fut reprise par un dévot qui la renomma « Señor del Gran Poder » en référence au saint patron de Séville. Son culte commença alors, les fidèles se faisant plus nombreux et, en 1928, une église fut construite dans le quartier de Chijini de la Paz. En 1923, les premières démonstrations folkloriques apparaissent dans la rue Illampu là où travaillaient les costumiers qui brodaient les vêtements typiques des danseurs traditionnels.

Dans les années 30 et 40, des groupes de la région des Yungas s’ajoutèrent aux danseurs de La Paz. On leur doit notamment l’introduction de percussions au défilé. En 1952, la fête devient un événement départemental et en 1974, l’Association des Groupes Folkloriques est créée convertissant ainsi l’événement en Fête Nationale.

UNE TRADITION MENACÉE ?

La danse a toujours joué un rôle important dans la culture andine bolivienne. Cet art est perçu comme un instrument de lutte qui permet de défier les hiérarchies sociales et politiques. Le « Gran Poder » semble s’inscrire dans cette ligne de conduite en transgressant les codes de genre et de classe. Mais la célébration semble avoir connu de nombreux changements.

Depuis quelques années, la Fête du « Gran Poder » a été classée au Patrimoine culturel bolivien. Une distinction qui a accru l’intérêt porté à cet évènement. Si sa forte couverture médiatique lui a fait gagner en visibilité, il a aussi perdu en authenticité. L’anthropologue Nico Tassi dénonce ainsi l’effet de « globalisation » qu’a subi la célébration. Une esthétisation qui a porté atteinte au côté « populaire » de la fête.

« En voulant fondre le « Gran Poder » dans des normes que j’appellerai « modernes », on lui fait perdre son essence. Cette célébration devient de plus en plus lisse. Le « Gran Poder », ce ne sont pas seulement des costumes colorés et des sourires sur le visage des danseurs. Il y a aussi de la rage, de l’excès. C’est un moment d’exultation qu’on essaie de plus en plus de contenir. » (Nico Tassi, El Desacuerdo, juin 2014)

Principale fête de la ville de La Paz, l’événement est attendu et suivi par de nombreux habitants et touristes. Cette célébration est aussi connue pour ses débordements. Ébriété, violences… Des incidents qui font partie du jeu pour certains, des ombres au tableau que d’autres voudraient voir éradiquer définitivement. Mais ce qui demeure en revanche, c’est la capacité de cohésion sociale de l’événement. Et elle s’observe tout d’abord dans la composition des fraternités. Certaines proviennent de zones d’extrême pauvreté, d’autres appartiennent aux hauts rangs de la société « paceña ». Une mixité qui semble rare en Bolivie, toujours selon l’anthropologue Nico Tassi :

« Les groupes folkloriques participant au « Gran Poder » ont réussi à établir ce qu’aucune institution officielle n’a jamais réussi à générer : le mélange des classes. »  (Nico Tassi, El Desacuerdo, juin 2014)

Un événement culturel qui réunit tous les Paceños jusque tard dans la nuit et qui met les plus fêtards d’entre eux sur un pied d’égalité au petit matin, quand les rues se sont vidées et qu’il ne reste que ceux qui se sont livrés avec excès à cette célébration, affalés à même le sol.

Texte, photos et vidéo :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

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