Méfiez-vous du gaucho qui dort !

« Parties de pouces en l’air », c’est la chronique de nos expériences en « stop », « hitchiking », « carona », « a dedo ». Parce que notre voyage n’aurait pas été le même sans les rencontres que nous avons faites sur le bord des routes.

  • Pays : Argentine
  • Trajet : El Calafate – El Chalten
  • Distance : 225km
  • Durée : 3h

Deux heures et demie à attendre pouce levé sans qu’aucun véhicule ne s’arrête, c’est long. C’est même désespéré. Alors quand un pick-up délabré se range sur le bas-côté de la route, on ne fait pas la fine bouche et on saute à l’arrière sans discuter. Notre sauveur n’est pas tout jeune. Sourd comme un pot et à moitié édenté, nous arrivons tout de même à déchiffrer qu’il nous déposera à peu près à mi-chemin de notre destination finale.

C’est la première fois que nous effectuons un trajet à l’arrière d’une camionnette, bonnets au vent, en compagnie d’un chien et de sacs d’oignons. Au bout de quelques minutes, nous remarquons la présence d’un autre passager dans l’habitacle, affalé sur la banquette. Sa léthargie ne durera pas très longtemps et nous devenons alors son centre d’intérêt. Après nous avoir généreusement proposé à plusieurs reprises quelques rasades de son cubi de « vino tinto » et après avoir écrasé plusieurs fois sur la vitre arrière la tête d’un pauvre petit chat blanc aux grands yeux verts, notre compagnon de route s’agite et force notre chauffeur à s’arrêter. C’est le moment des présentations.

Manuel est un gaucho d’une soixantaine d’années légèrement porté sur la bibine. Il adore la France et les femmes françaises. Quelle veine ! Il nous parle de ses expériences avec nos chères compatriotes avec beaucoup de verve. Puis, il vide sa vessie sans trop se cacher, court après son chat qui entre temps s’est fait la malle, reprend une gorgée de sa cuvée d’exception et décide qu’il est temps de se remettre en route.

Face à un tel personnage, nous nous fendons discrètement la poire à l’arrière. Mais seulement sur 500 mètres, car Manuel souhaite à nouveau s’arrêter. Là, il nous crie de descendre du véhicule, que « C’est fini !». Pas de problème. Nous attrapons nos sacs-à-dos et sautons de la camionnette. Mais il s’agit en réalité d’une blague, quel farceur ce Manuel !

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Le pick-up reprend donc son chemin au milieu des magnifiques paysages qui bordent ce tronçon de la Route 40. Manuel nous sert de guide en pointant du doigt les endroits qu’il faut admirer. La Patagonie étant une région assez plate, il est difficile de ne pas remarquer la forme d’une montagne. Bien entendu, nous ne pourrons pas profiter de ses commentaires étant donné que Manuel se trouve bien au chaud dans l’habitacle tandis que nous nous caillons dans la benne à l’arrière. Puis, une nouvelle halte. Notre chauffeur a remarqué de l’orge sur le bas-côté, il souhaite en ramasser  quelques tas pour les chevaux de l’estancia où il travaille. Pendant ce temps, notre bout-en-train énumère ses problèmes de santé. Son bras gauche est « mort » et légèrement atrophié suite à une chute de cheval il y a quelques années. Il ne peut plus se servir de sa main, la démonstration paraît douloureuse. Mais ce qui le fait le plus souffrir, c’est une hernie située à l’aine. Manuel se défroque. J’ai juste le temps de détourner les yeux, Grégory pourra lui profiter de l’intégralité du spectacle : une boule de chair de la taille d’un œuf que Manuel presse comme un citron en se tordant dans tous les sens. Aïe !

Le moteur redémarre pour se couper à une quinzaine de kilomètres de là. Cette fois-ci, les deux compères en profitent pour saluer un ami. L’homme est très accueillant, son chien un peu moins. Un molosse tout baveux pour qui nous ne sommes visiblement pas les bienvenus. Notre hôte nous invite à nous rafraîchir. Nous optons pour une timbale de vin rouge histoire de ne pas faire « tâche ». Manuel, lui, a du mal à se modérer. Son degré d’alcoolémie semble lui faciliter la maîtrise des langues étrangères. Puis le polyglotte se met à me parler en guarani, dialecte des populations amérindiennes. Contrairement à mon interlocuteur, je ne parle pas un mot de son curieux langage mais comprend toute la profondeur du message qu’il essaye de me faire passer. Ses susurrements se font de plus en plus lourds et Manuel me prie de ne pas répéter à mon « fiancé » le contenu de notre « conversation ». Je n’aurai pas besoin de jouer à la balance étant donné que l’intéressé se trouve à vingt centimètres et qu’il n’a rien raté à la scène.

Sur les derniers kilomètres, Manuel se voudra de plus en plus lourd malgré la vitre qui nous sépare. A chaque moment d’inattention de Grégory, il en profitera pour m’adresser des gestes très équivoques. Las de mon ignorance et surtout bien attaqué par les quelques litrons qu’il s’est enfilés, notre gaucho intrépide finira par sombrer dans un profond sommeil. La boucle est bouclée.

Notre chauffeur s’arrêtera quelques minutes plus tard pour nous déposer comme prévu devant l’entrée de l’estancia.

Bien que la route soit peu fréquentée, nous n’aurons pas de mal à retrouver d’autres automobilistes pour effectuer les 100 kilomètres restants. Un couple d’italiens en voyage de noces nous fera alors monter à bord de leur voiture de location. Une compagnie bien plus sage que celle de deux vieux gauchos sillonnant les routes de Patagonie.

Illustration : 
Ray Clid (voir son blog)

Texte et photos :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

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