J’irai déjeuner chez vous

« Parties de pouces en l’air », c’est la chronique de nos expériences en « stop », « hitchiking », « carona », « a dedo ». Parce que notre voyage n’aurait pas été le même sans les rencontres que nous avons faites sur le bord des routes.

  • Pays : Chili
  • Trajet : Temuco – Chillan
  • Distance : 278km
  • Durée : 5 minutes

C’est à un feu rouge que nous accostons Hernan. L’homme n’oppose pas de résistance à ce que nous montions dans son véhicule. Il nous prévient seulement qu’il nous déposera pas très loin de là. En effet, à peine cinq minutes plus tard, il se gare sur un trottoir. Il nous demande si nous avons mangé, nous lui répondons par la négative et il sort de sa voiture en nous priant de l’attendre à l’intérieur, clé sur le contact. Comme Hernan entre dans une boulangerie, nous pensons qu’il est allé se chercher une « empañada » et qu’il nous offrira un encas de ce genre. Mais à son retour, c’est chez lui qu’il nous propose de casser la croûte. Le commerce dans lequel nous l’avons vu entrer appartient en fait à sa famille, une supérette-snack du nom de « L’Española » en référence à leurs origines ibériques.

La maison familiale jouxte le local. Dans la cuisine, sa femme et ses sœurs sont aux fourneaux. Bouillon de volaille, salade de tomates, rôti de porc et riz composeront le menu du jour. Nous aidons à mettre la table dans la salle-à-manger.

Apparaissent de nouveaux convives. Une vieille dame fort énergique et trois garçons assez costauds d’une vingtaine d’années. Le plus jeune arbore une coupe « mulet », une coiffure qui lui vaut nombre de moqueries au cours du repas. L’ambiance est bon enfant, nous nous sentons tout de suite à l’aise, les plats sont copieux et le vin ne manque pas.

A la table des Ramos!

A la table des Ramos!

Tous sont curieux de connaître les motifs qui nous amenés à Temuco. Il faut dire que cette ville d’Araucanie n’a aucun charme, rares sont les touristes qui arpentent ses rues. On nous l’avait décrite comme étant la capitale « mapuche », communauté indigène locale. Nous nous y étions arrêtés pour en connaître davantage sur cette culture, nous sommes repartis bredouilles faute de contacts et de temps. Nous remarquons vite qu’il vaut mieux changer de sujet. A l’exception d’Hernan, à la table des Ramos, parler des Mapuches n’est pas un thème de prédilection. Il est d’ailleurs difficile d’en discuter au Chili, les avis sont généralement bien tranchés. Pourquoi ? Petite leçon d’histoire…

La présence des mapuches (ou « peuple de la terre ») sur le sol chilien remonte à la nuit des temps. Il s’agit des seuls indigènes d’Amérique du Sud à avoir réussi à repousser l’envahisseur espagnol au 15e siècle. En 1641, le Traité de Quillin signé avec la Couronne Espagnole reconnaitra leur territoire, au sud du fleuve Bio-bio dans l’actuelle région de l’Araucanie. La communauté mapuche, jusque là nomade, prend possession d’un lieu. Entre 1868 et 1881, la guerre de « pacification » de l’Araucanie, véritable massacre contre les mapuches, confinera les survivants dans des réserves. De 11 millions d’hectares, la superficie de leurs terres se verra réduite à 500 000 hectares. Depuis, à part sous la présidence de Salvador Allende, les mapuches seront stigmatisés, marginalisés. Leurs actes de revendication, qui se traduisent souvent dans la violence, sont réprimés par la Loi anti-terroriste promulguée sous la dictature du Général Pinochet toujours en vigueur aujourd’hui. Une discrimination selon notre point de vue. L’avis n’est pas forcément partagé…

Alors, la conversation dérive sur notre voyage, sur notre douce France. Un des neveux, qui visiblement a du mal à situer le pays, nous dit que c’est quand même dommage que nous n’ayons pas d’accès à la mer… Nous comblons rapidement ses lacunes en géographie. Il devient alors la risée de la tablée.

Inévitablement, on parle politique française. Ou plutôt « potins de l’Elysée ». Les Ramos n’ont rien manqué au feuilleton Trierweiller-Gayet et comparent Hollande à Sarkozy. Nous ne formulerons pas d’objections particulières.

La vieille dame se livre alors à une confidence. La voix chevrotante, les mains tremblantes, elle nous avoue que, plus jeune, elle avait le béguin pour Giscard d’Estaing. Tout le monde s’esclaffe, elle aurait pu choisir mieux comme symbole du charme français ! Les trois neveux ne relèvent pas. On ne leur en tiendra pas rigueur cette fois.

Puis viennent le thé, le café et les desserts : des gâteaux à trois étages. Nous profitons de ce moment pour parler politique chilienne en douceur. Nous sommes à quelques jours de l’investiture de Michelle Bachelet. Un retour de la Gauche après quatre années sous le joug de Sebastian Piñera. Là aussi, les avis sont divisés. Et Hernan se retrouve une nouvelle fois seul face à son « clan ». Unique « gauchiste » de la famille, ses idées diffèrent largement de celles de ses proches. Chacun exprime ses attentes et ses craintes face à ce changement de mandat. Optimiste de nature, Hernan espère beaucoup de la réforme universitaire que doit mener la nouvelle Présidente.

Cinq minutes de trajet pour deux heures d’échange. Nous aurions bien prolongé cet instant par une petite sieste mais il faut nous remettre en route. Hernan nous déposera à l’entrée de la Panaméricaine. Ironie du sort, c’est un descendant mapuche qui s’arrêtera à notre hauteur… Plus de tabou. Nous aurons même droit en prime à une visite de zones militarisées. Face aux revendications des mapuches qui n’hésitent pas à incendier les champs de propriétaires terriens, l’Etat a déployé dans cette région des unités spéciales surarmées. Finalement, nous en apprendrons bien plus sur le sujet qui fâche dans le véhicule de Patricio qu’en trois jours à Temuco.

Illustration : 
Ray Clid (voir son blog)

Texte et photos :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch

Publicités

4 réflexions sur “J’irai déjeuner chez vous

    • Une manière pour nous d’introduire ce sujet controversé. On a fait au plus court histoire de ne pas faire fuir les lecteurs non avisés. Merci à toi de t’intéresser à cette thématique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s