Conflit minier dans la vallée de l’Intag


Cet article a été publié sur le site internet d’information Equal Times le 12 janvier dernier (cliquez ici). Nous en publions sur notre blog Repérages.info la version longue.


Dans la vallée de l’Intag, au Nord de l’Equateur, un projet minier de grande ampleur est sur le point de voir le jour. Depuis près de vingt ans, les habitants des communautés de la vallée résistent à l’implantation d’une mine de cuivre à ciel ouvert dans leur région. Mais, depuis 2012 et pour la première fois, ce ne sont plus des entreprises étrangères mais l’Etat équatorien, avec Rafael Correa à sa tête, qui veut mettre la main sur le précieux minerai à travers le projet Llurimagua.

Junín, encaissée au fond de la vallée de l’Intag est au coeur de la concession du projet minier Llurimagua. Impossible de ne pas ressentir la tension qui règne dans ce petit village de 260 habitants. La communauté est scindée en deux clans, ceux en faveur de la mine et ceux qui sont contre. « On s’évite, et quand on se croise on s’affronte directement. Nos amis sont devenus nos ennemis alors qu’avant on était comme ça, comme les deux doigts de la main », déplore Carmencita, âgée d’une soixantaine d’années dont un tiers passées à lutter contre les entreprises minières.

C’est en mai dernier que les tensions entre les habitants se sont cristallisées. Alors que les employés de l’entreprise d’Etat ENAMI-EP (1) sont entrés dans la vallée escortés par la police, les uns ont choisi de continuer la lutte alors que d’autres ont décidé de soutenir l’implantation de la mine. C’est officiellement pour maintenir l’ordre qu’une centaine de policiers ont pris leurs quartiers à Intag. Ils n’hésitent pas à poser des questions aux curieux et à les prendre en photo à la dérobée. A Junín, ils sont une vingtaine. Ils occupent le terrain de volley, rôdés à ce sport. Même en civil, ils dénotent dans le paysage. Leur carrure imposante contraste avec celles des autochtones.

Sur les marches qui jouxtent le terrain, les habitants en faveur de la mine sont assis aux côtés des forces de l’ordre. Ensemble ils commentent le match en cours. Ceux qui sont contre restent chez eux. Ils sont surnommés par le camp adverse les « écologistes ». Leurs maisons sont couvertes de slogans : « La mine responsable (2) c’est : emprisonner les dirigeants, mettre les téléphones sur écoute et militariser Junín ! », ou encore « Nous sommes des paysans, pas des terroristes. »

A Junín, il faut choisir son camp. On ne se mélange pas. Faire ses courses ou monter dans un taxi, c’est prendre position. « Avant, nous luttions tous ensemble contre la mine, et aujourd’hui on est quasiment en minorité ! », fulmine Esperanza.

VINGT ANNÉES DE LUTTE

Pendant près de vingt ans, la population de l’Intag a tenu tête à l’implantation d’une mine de cuivre à ciel ouvert. Ce qu’on appelle la « mega-mineria » est un sujet récent en Equateur, pays dont l’économie est basée principalement sur l’exploitation du pétrole amazonien.

Pour les habitants de l’Intag, c’est en 1995 que tout commence, quand BishiMetals, filiale de l’entreprise japonaise Mitshubishi commence à explorer la région en quête de minerai. Deux ans plus tard, à Junín, on s’aperçoit que le campement des ouvriers installé en amont dans la vallée contamine l’eau de la rivière, utilisée en aval pour les tâches domestiques (3). En réaction, les habitants de Junín mettent le feu au campement. Suite à ces événements, les dirigeants de BishiMetals abandonnent le projet.

En 2002, ce sont les canadiens de l’entreprise Ascendant Copper (4) qui convoitent le précieux minerai. Une fois de plus, les habitants de la vallée opposent une forte résistance et refusent l’entrée de la zone aux employés de l’entreprise. En décembre 2006, ce sont plus d’une cinquantaine de paramilitaires armés qui entrent de force dans la communauté de Junín. Les habitants opposés au projet ont fait appel à la presse et aux élus locaux afin de démontrer les techniques employées par l’entreprise : intimidation des populations avec l’envoi d’anciens militaires armés et prêts à en découdre (5).

En 2007, Rafael Correa, à la tête du parti politique Allianza Pais, devient Président de l’Equateur. Quelques mois plus tard une Assemblée Constituante est mise en place et les contrats de concessions minières sont suspendus ou annulés. Une chance inespérée pour ceux qui luttent à Junín. Ascendant Copper à ce moment-là se voit retirer son contrat de concession dans l’Intag. « Quand Correa a gagné, nous pensions que nous étions sauvés », se souvient Marcia, qui vit non loin de Junín. « Mais Correa a changé et aujourd’hui tout ce qu’il veut c’est exploiter toutes les ressources naturelles ! C’est une déception terrible. On a voté pour lui, on y croyait et aujourd’hui on veut qu’il s’en aille », ajoute-t-elle, amère.

UN PROJET « STRATÉGIQUE »

Le projet Llurimagua a vu le jour au terme d’un accord signé le 26 juillet 2012 entre la ENAMI-EP et la CODELCO6, le géant chilien du cuivre. Si en janvier 1995 la tonne de cuivre était cotée à 3.003,30 dollars, son prix en janvier 2014 avait grimpé à 7.291,50 dollars (7). L’argument central dans le discours du Président Rafael Correa a du sens en Amérique latine. Ce ne sont plus les compagnies étrangères qui viennent « piller les ressources » mais l’Etat lui-même qui les exploite. Son leitmotiv, « Nous ne pouvons pas être des mendiants assis sur un sac d’or. (8) »

Pour les détracteurs du chef de l’Etat, la réalité est bien différente. Ainsi l’économiste Alberto Acosta (9) dénonce la logique « extractiviste » de la politique de Rafael Correa. A vouloir exploiter toutes les ressources naturelles non renouvelables du pays, bien loin de révolutionner l’économie, le chef de l’Etat ne ferait que maintenir l’Equateur dans un modèle de dépendance vis-à-vis des pays du Nord et de la Chine, tout en mettant en péril l’environnement.

Un autre économiste, Pablo Dávalos (10), a lui travaillé sur l’affectation des ressources tirées de l’exploitation du pétrole. Selon ses recherches, les rentes de l’exctractivisme ne bénéficient que marginalement aux plus pauvres en Equateur. Il va même plus loin en démontrant que, « non seulement la rente pétrolière n’a été que marginale dans les investissements en matière de santé et
d’éducation, mais c’est surtout que son utilisation a servi à financer la flexibilité du travail dans le secteur public [….], le régime de la Révolution Citoyenne a utilisé ces ressources pour renvoyer des leaders syndicaux, des opposants politiques qui travaillaient dans le secteur public, et tous les fonctionnaires qui ont une fois manifesté leur désaccord avec les régimes politiques en place. »

EN PRISON POUR RÉBELLION

Mais Rafael Correa n’a que faire des critiques. Le 1er décembre 2007 déjà, face aux protestations de Dayuma (11), il prévenait : « Ne croyez pas les écologistes romantiques, tout ceux qui s’opposent au développement du pays sont des terroristes. (12) » Javier Ramirez, s’en est rendu compte à ses dépends. Le Président de la communauté de Junín est en détention depuis le 10 avril dernier. Son frère Victor Hugo vit caché, menacé par un mandat d’arrêt. L’accusation initiale portée par la ENAMI-EP était de « terrorisme, rébellion et sabotage » (13). Il leur est reproché d’avoir provoqué des actes de vandalisme le 6 avril de cette année à l’encontre du personnel de la société qui souhaitait se rendre dans la zone du projet. Une arrestation pour l’exemple alors même que l’accusé n’était pas présent au moment des faits.

Mais le résultat ne s’est pas fait attendre, et maintenant les opposants au projet ont peur de protester. « Au cours des luttes précédentes, on pouvait dénoncer ce qui n’allait pas, les méthodes utilisées. Mais aujourd’hui, ils disent : ‘‘Nous sommes une entreprise nationale, nous œuvrons pour les équatoriens !’’. Ils ont toute la force avec eux, ils ne nous écoutent pas. C’est une situation quasi-dictatoriale ! », enrage Marcia.

L’APPAT DU GAIN

A Junín, les pro-mine ne sont pas bavards, et c’est vers Oscar qu’on renvoie le curieux. Car Oscar il « peut parler ». Son statut officiel n’est pas clair, il explique bénéficier de formations de la part de la ENAMI-EP. Certains évoquent 600 dollars par mois pour participer à la « socialisation » des habitants. Deux fois le salaire minimum en Equateur.

L’argent c’est ce qui a fait pencher la majeure partie des habitants en faveur de la mine. Actuellement à Junín, les policiers qui se relaient toutes les semaines pour maintenir la sécurité dans la région sont hébergés par les familles qui ont choisi de soutenir le projet minier. Des revenus faciles et plus que conséquents pour des familles qui n’ont d’autres ressources que leurs petits lopins de terre. « En mai, il y avait plus de 300 policiers ici pendant pratiquement deux semaines ! A dix dollars la nuit, faites le calcul ! », chuchote Carmencita.

Les promesses d’embauche sont aussi un argument de poids dans la région. Pour la phase à venir, celle de l’exploration avancée qui devrait démarrer en janvier 2015 et durer entre 6 et 8 ans, les représentants de la ENAMI-EP évoquent une trentaine d’emplois pour les habitants des communautés proches du site. A Junín on parle de sept à dix emplois. C’est peu, mais on compte aussi sur les retombées. « ll faut s’organiser pour que l’entreprise vienne ici. Nous ce qu’on souhaite c’est qu’ils installent leur campement à Junín. Pas ailleurs. On veut des bénéfices directs pour notre communauté », clame Oscar.

Pour sa sœur, Olga, le discours est tout autre : « Ils ne se rendent pas compte, ils se sont fait laver le cerveau. Ici les gens sont des paysans ! L’entreprise va faire venir ses propres employés, et aura besoin d’ouvriers spécialisés, pas de paysans. Ils n’ont besoin de personne ici ! »

L’IMPACT ENVIRONNEMENTAL

En octobre les résultats d’une étude d’impact environnemental ont été communiqués aux 17.000 habitants de la vallée. Cette étude est un préalable au démarrage du projet d’exploration avancée. Cette dernière, qui consiste en 90 forages jusqu’à 1.500 mètres de profondeur, permettra de déterminer si les ressources en cuivre sont suffisantes pour rendre le projet rentable et démarrer l’exploitation.

L’étude d’impact, réalisée en seulement dix jours dans la zone, est un pavé de mille pages. Les habitants de la région ont eu une semaine pour émettre leurs critiques. Sylvia Quilumbango, Présidente de l’association DECOIN (Défense et Conservation Ecologique d’Intag) ironise « Cette étude est incompréhensible pour les habitants, même moi qui depuis vingt ans travaille sur ces questions j’ai du mal à la comprendre ! ». L’association dénonce de nombreuses irrégularités dans ce travail. Des mesures hydrométriques effectuées à plusieurs dizaines de kilomètres de là dans une région moins pluvieuse que la vallée de l’Intag, des espèces animales non répertoriées dans l’étude et des moyens insuffisants pour minimiser l’impact de l’exploration avancée.

La concession du projet Llurimaga de près de 5.000 hectares couvre une zone de biodiversité appelée « forêt de nuages ». Ces forêts représentent seulement 2,5% des forêts tropicales dans le monde. Elles abritent des espèces animales et végétales rares et menacées. Au beau milieu de la concession, à trois heures de marche de Junín, se cachent d’impressionnantes chutes d’eau. A une altitude moyenne de 2.000 mètres, les sentiers pour y parvenir courent à travers des pâturages pour ensuite s’enfoncer dans une forêt dense, en partie primaire.

En Equateur, cette lutte, souvent comparée à celle du Yasuni (14), plus médiatique, fait figure de symbole. Le symbole d’une désillusion. En 2008, l’élection de Rafael Correa et la rédaction d’une nouvelle Constitution (15) ont donné un nouvel élan au pays. La Constitution de Montecristi a en effet apporté des innovations au niveau mondial. Parmi celles-ci la reconnaissance de la Pacha Mama, incarnation de la Terre Mère pour les indigènes, comme personnalité juridique bénéficiant de droits (16), dont celui d’être préservée. Mais lorsqu’il s’agit d’exploiter les ressources naturelles ce principe est vite oublié.

Texte et photos :
Caroline Pothier & Grégory Salomonovitch


 

Notes de bas de page :

1. Empresa Nacional de Minería, entreprise nationale équatorienne pour l’exploitation des ressources naturelles du pays créée en 2009.

2. « Mine responsable » est un slogan utilisé par la ENAMI-EP.

3. Selon une étude publiée en 2012, la rivière Junín est encore aujourd’hui contaminée, à l’arsenic notamment, des suites de forages menés par les japonais de Bishimetals. Source : Knee, K.L. et A.E. Encalada, 2012, La calidad del agua en la zona del Intag (Imbabura) y su relación con el uso de suelo. Informe publicado por Karen L. Knee con la colaboración de Defensa y Conservación Ecológica de Intag.

4. Devenue Copper Mesa en juillet 2008.

5. Le documentaire « Bajo suelos ricos » du canadien Malcolm Rogge relate ces événements.

6. La CODELCO, détenue à 100% par l’Etat chilien, est le plus grand producteur au monde de cuivre.

7. Source : site de l’INSEE, cotation du cuivre Garde A Settlement à la bourse de Londres.

8. « No podemos ser mendigos sentados en un saco de oro », réplique attribuée au géographe allemand Alexander de Humbolt (1769-1859) lors de son expédition en Amérique latine.

9. Membre fondateur du parti présidentiel Allianza Pais, Président de l’Assemblée Constituante en 2008, puis candidat à la présidence face à Rafael Correa en 2013.

10. Dans son article ‘’« No podemos ser mendigos sentados en un saco de oro » : las falacias del discurso exctractivista’’, in El Correismo al desnudo, Vive Montecristi, 2013.

11. En novembre 2009 à Dayuma, en Equateur, des protestations ont éclaté contre l’exploitation pétrolière dans la région.

12. « No crean a los ambientalistas románticos, todo el que se opone al desarrollo del país es un terrorista. » (Rafael Correa, 1er décembre 2007).

13. Selon l’article 158 du Code Pénal.

14. En Oriente, la partie amazonienne de l’Equateur, Rafael Correa a autorisé l’exploitation de gisements de pétrole à l’intérieur d’une zone qu’il avait lui-même présentée comme parc naturel à préserver.

15. La Constitution de Montecristi, présentée par Rafael Correa lui-même comme « la meilleure du monde », et avait prédit qu’elle « durera 300 ans ».

16. Article 71 de la Constitution de Montecristi : « La nature, ou Pacha Mama, où la vie se reproduit et se réalise, possède un droit à exister, persister, se préserver et régénérer ses cycles vitaux propres, sa structure, ses fonctions et ses processus évolutifs. »

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